ALAIN


ALAIN
ALAIN

Philosophe et écrivain, Alain se fit connaître en son temps comme journaliste et comme professeur. Il demeure dans l’histoire littéraire le créateur d’un genre particulier, exigeant et exigu: le propos, forme applicable à tout contenu soumettant le développement de la pensée à la loi de l’écriture, et qui est à la prose ce que la fable est à la poésie. Quoique distinct de la maxime et opposé à l’aphorisme, le Propos d’Alain , par sa concision affirmative et par la réitération d’une réflexion recommencée plutôt que continuée, a fait ranger son auteur comme essayiste et moraliste de la tradition française. La notoriété historique d’Alain a tenu à la connivence entre une frange émancipée de la société française et quelques-uns des thèmes majeurs de sa pensée: le pacifisme de Mars ou la Guerre jugée , le radicalisme (résistance dans l’obéissance) du citoyen – «contre les pouvoirs» parce qu’il est gardien des pouvoirs –, l’optimisme éthique dans la peinture de l’homme, le matérialisme méthodique des Entretiens au bord de la mer , l’interprétation humaniste de l’art et de la religion, etc. Son influence tint aussi à l’attraction directe ou indirecte qu’Émile Chartier exerça comme maître à penser, en particulier dans sa chaire de première supérieure au lycée Henri-IV, sur des générations de lycéens, de khâgneux et d’élèves de l’École normale supérieure (de Jean Prévost à Simone Weil, d’André Maurois à Georges Canguilhem).

Philosophe d’abord

Le rapport d’Alain à la philosophie fut immédiat par la rencontre d’un professeur, modeste autant que rare, qui exerçait pour lui-même et devant quelques bacheliers la puissance propre à l’esprit. Le jeune Émile, boursier d’Alençon qui à la rentrée d’octobre 1886 débarquait provincialement dans un Paris agité par le boulangisme, n’ayant d’autre ambition que d’entrer à l’École normale supérieure dont il venait préparer le concours au lycée de Vanves (toujours interne et boursier), se trouva, par le hasard de la classe de philosophie, en face d’un homme qui changea en lui toutes les évaluations et qui fut le seul maître vivant que ce sauvage et vigoureux enfant de Mortagne-au-Perche se soit reconnu: Jules Lagneau, «philosophe profond mais qui n’a guère écrit», et dont la survivance spirituelle fut l’œuvre de ses élèves. Les Souvenirs concernant Jules Lagneau conservent la marque que cette rencontre imprima dans Alain: «À vingt ans, j’ai vu l’esprit dans la nuée [...] faire que cela n’ai point été et que le reste ne soit comme rien à côté, c’est ce que je ne puis.» De ce maître il tiendra l’oracle indéfiniment interrogé: «Il n’y a qu’un fait de pensée qui est la Pensée.» Le précepte de la méthode réflexive, qui en dérive – retrouver toute la pensée en chaque pensée –, définit la tâche du véritable philosophe, le métaphysicien. Ainsi le futur Alain partit pour philosopher avec Platon et Spinoza sous l’aspect de l’éternel, ayant appris par là – chose plus cachée – que l’éternel n’achève rien, ne garantit rien, surtout pas le triomphe d’une vérité qui serait la vérité et que, selon le mot de Lagneau, «il n’y a qu’une vérité absolue, c’est qu’il n’y a pas de vérité absolue».

La guerre fut la seconde et décisive rencontre qui ébranla la vie d’Alain. Épreuve de la servitude absolue et expérience du mensonge enthousiaste au nom de la patrie. De là s’est nourri son pacifisme intransigeant, bien connu et mal compris, parce qu’on n’a su l’interpréter qu’en le référant aux situations historiques dans lesquelles Alain s’est trouvé. Plus généralement, on n’a su que l’embrasser ou le combattre, alors qu’il ne vise qu’à permettre de penser la guerre, d’y reconnaître le drame essentiel, le crime héroïque contre l’humanité, celui que fomente le vice et qu’accomplit la vertu, en d’autres termes ce qui, résultant du mécanisme, s’accomplit au nom de la liberté et par son propre sacrifice. Ce pacifisme glorieux en 1918, honteux en 1945, crédité et discrédité au gré de l’histoire, n’appartient précisément pas à l’histoire, condamnée à justifier toute guerre, mais bien à la philosophie.

La rétrogradation philosophique

Au moment où les uns théorisaient le socialisme, d’autres les espaces courbes, et où la plupart se rassemblaient pour travailler à l’avènement d’un monde moderne, Alain relut Aristote. Retournant au commencement, il entreprit, en solitude, de régresser à un âge où tout était à faire, où les chemins n’étaient point encore tracés. Pour cela il lui appartenait de revenir sans concession à lui-même sans rien retrancher de sa naïveté. Prétendant rendre la philosophie à sa souveraineté originelle, Alain en a radicalisé l’opération critique (le doute en tant que réflexion). Du même coup, il a converti la nature et le sens de cette souveraineté (pouvoir de la raison), en sorte que la philosophie, «science royale», s’accomplît comme réflexion et non comme système et apparût clairement initiatrice et non totalisante, critique et non démonstrative, éducatrice et non gouvernante. C’est ce qui l’a conduit à assimiler son propre philosopher à une actualisation perpétuée des plus grands philosophes et à effacer tout à fait l’idée qu’il pût y avoir une philosophie d’Alain, ou quoi que ce soit de nouveau à lire dans ses livres. L’originalité d’un philosophe ne tient pas à l’innovation à quoi il peut prétendre, mais à son aptitude à se situer à l’origine de la philosophie elle-même, c’est-à-dire à en réveiller les questions fondatrices. La décision philosophique d’Alain, excluant la nouveauté, vise ainsi à reprendre chaque question à l’origine, comme Wittgenstein l’a fait, mais sous le pôle opposé, car Alain poursuit cette origine non dans le discours, mais dans l’existence, qui en est l’objet, et selon un imprévisible cheminement qui passe par l’émiettement et la répétition et que jalonne une logique des séries.

L’émiettement traduit l’insertion de la pensée dans la diversité concrète, non comme dispersion mais comme concentration locale; il exprime l’adhésion à la contingence des positions quelconques et multiples sous lesquelles nous nous rapportons au réel. Tel est le «poste» que doit rallier l’entendement et qui lui interdit d’ériger en point de vue intelligible (de Dieu ou d’état-major) l’unité du concept sous lequel une même loi rassemble les phénomènes qu’elle permet de déterminer. Kant avait reconnu la raison dialectique dans la raison systématisante; Alain poursuit la dialectique dans la perception où il la voit renaître, rompue mais active en chaque tronçon et constituant l’imaginaire. C’est ce qu’illustre le «Propos d’un Normand», lié à l’actualité quotidienne de la IIIe République. L’émiettement est, en cela, un retour à la perception immédiate d’un individu quelconque. Perception qu’il s’agit de rendre au jugement, en l’arrachant à l’expérience englobante à quoi d’emblée elle s’intègre: l’opinion. Alors le monde devient la prose du philosophe; et le jugement, en exhibant la croyance que fortifie l’événement, défait la vision globale qui toujours annule le regard.

Penser sur l’objet et selon les conditions où il est donné, voilà comment la philosophie de la perception contrarie la logique d’état-major qui veut soumettre au général les vues particulières. C’est le particulier qu’il faut penser universellement. Nous n’avons que faire de la meilleure forme de constitution dans la conjoncture urgente, mais nous avons besoin d’une disposition précise et adaptée qui colle à la situation. Certes, nul ne peut tout voir, toute vue est partielle, et tout sera donc relatif. Mais ce relativisme abstrait n’arrête que les esprits faibles. «Le relativisme pensé est par là même surmonté.» La partie suffit, autant que chaque partie tient aux autres. Il faudrait donc se guérir de vouloir penser toutes choses, s’exercer à penser une chose sous toutes les idées ou actes par quoi l’esprit ordonne et oppose ses propres déterminations.

La répétition , qui est la reprise inlassable des mêmes choses, usant la première curiosité, peut s’assimiler à l’«entraînement». Elle substitue à la satisfaction du résultat la maîtrise de l’activité qui l’engendre. De l’objet pensé comme vrai elle renvoie à l’exercice de la pensée comme séjour effectif de la vérité. Elle rappelle que la pensée a sa fin en elle-même, quoiqu’elle ne se pose et ne se rapporte à elle-même qu’en un objet qui lui demeure irréductiblement extérieur. L’acte ne se réalise point comme être; il ne réunifie point sujet et objet: penser et exister ne coïncideront point. Cela suspend toute ontologie dogmatique. «De Dieu plus tard», écrit Alain: ajournement indéfini, parce qu’il est essentiel au sens même de Dieu. L’absolu n’est ni qualificatif ni substantif; il est adverbial: il est l’absolument de ce qui n’est jamais l’absolu. Par la répétition la pensée se montre comme jeu ou libre jeu et non comme nature. Tel est le platonisme d’Alain, et, d’Aristote à Platon, de Spinoza à Descartes, de Hegel à Kant, son retour vers le non-lieu de l’origine.

Les séries , qui livrent l’élément logique de sa démarche (logique de l’infinitude) et qu’Alain tire de Descartes, sont le ressort le plus caché, sinon le plus étrange de son art de progresser et de composer. S’agissant de parcourir un ensemble illimitable, il convient de déterminer la loi sous laquelle les éléments peuvent se ranger dans une suite pleine, dont chaque terme s’obtient à partir du précédent, comme celle des nombres, ou la série des sciences fondamentales chez Auguste Comte, ou la progression «émotion, passion, sentiment» qu’Alain tire de Lagneau. La série désigne une totalisation par la loi d’un parcours – réalisable ou non – tel que chaque terme présuppose celui qui le précède et lui soit irréductible. Cette logique des séries, qu’Alain médite avant de composer Les Idées et les âges , est le principe d’organisation de tous ses grands ouvrages. Elle trouve son couronnement dans Les Dieux : Aladin, Pan, Jupiter, Christophore – titres des parties traitant successivement de la mythologie enfantine, de la religion de la nature, de la religion politique et, enfin, de la religion de l’esprit – forment dans leurs trois derniers termes une suite dont la loi est donnée par le premier qui ne lui appartient pas. Ainsi, contrairement à Hegel, le christianisme ne peut s’assimiler son propre rapport qu’au paganisme primitif, dont il procède et à quoi il s’arrache. De même, le titre du Système des beaux-arts , qui est l’un des tout premiers ouvrages d’Alain conçu à Verdun, doit s’entendre comme «série des beaux-arts», dont la clé est fournie par une doctrine de l’imagination renvoyant l’image aux mouvements du corps, et prenant l’art dans l’action et non dans la représentation. Descriptive, la série résiste au système, qui est génétique.

Philosophie de l’entendement ouvert

Alain rétrograde ici de Hegel à Descartes; il opère, en toute connaissance de cause – ayant été l’un des premiers en France à introduire Hegel dans son enseignement –, une «restauration» de l’entendement. Si l’entendement séparé impose au savoir de s’autolimiter à l’univers du fini, la raison est, dans l’entendement même, négation de la finitude, mais cette négation ne s’arrache pas elle-même à la finitude. Il n’y aura pas d’autre transcendance que celle du refus. «Penser, c’est dire non»; ce mot peu compris ne signifie pas le rejet du fait mais son constat par la volonté d’en éprouver la résistance et d’y introduire l’opposition en tant qu’essentielle à sa détermination comme à celle de toute réalité de nature ou d’institution. La pensée s’installe ainsi au cœur de toute chose, mais précisément comme n’étant pas elle-même chose. L’aride conquête de la pensée par le refus caractérise la philosophie de l’entendement , qui est un matérialisme méthodique. En marge du courant phénoménologique qui au même moment suscite de nouvelles quêtes du transcendantal, Alain, par ses voies propres, conduit des recherches qui radicalisent la scission entre l’existence qui est sans pensée et l’esprit qui ne peut être dit exister. En cela il continue moins la tradition réflexive de la philosophie française, dont Lagneau l’avait instruit et qu’il admira dans Hamelin, qu’il ne la détourne. D’un côté, en effet, l’existence, qui ne cesse de nous jeter hors de nous, s’ouvre à nous et en nous comme pure extériorité (insuffisance à l’infini), indivisible en tant que tout y dépend de tout, et infinie au sens où elle ne reçoit aucune limitation ni ne s’achève en quelque totalité constituable que ce soit. De l’autre, la liberté, qui ne peut s’assurer d’elle-même que dans et par l’existence, se voit resserrée dans l’étroite situation humaine et ramenée à cet instant présent qui est la pointe de l’action. C’est là où notre volonté s’astreint à la finitude qu’elle a prise sur l’infrangible chaîne des événements. Ce n’est pas en résolvant mais en activant l’opposition de l’esprit à l’existence que se trouvera supprimé le naïf dualisme qui redouble le monde des choses d’un monde des idées, et à quoi l’on donne si faussement le nom d’idéalisme. À chaque lever de l’esprit, un seul et même monde se découvre inachevé et appelant la création. La constante leçon d’Alain est de tout rendre à son inachèvement originel. Absolue et provisoire est l’existence avec laquelle l’existant n’en finit pas.

Ainsi, chez Alain, l’entendement peut être dit intuitif, ou plutôt «ouvert», au sens où il se rapporte immédiatement à l’existence indivisible et prise absolument, à condition de reconnaître qu’en retour le même entendement ne détermine l’existence objective qu’en la divisant (en la relativisant); et l’acte même de la pensée qui nie et divise s’inscrit dans cette finitude («toute pensée retombe au corps»). Celle-ci ne doit plus être considérée négativement (comme ce par quoi la partie ne peut égaler le tout) mais positivement (le tout immanent à ce qui le particularise). L’universel s’il n’est singulier est abstraction (simple discours), vide de l’entendement pur en quoi vient choir toute tentative de réaliser la raison. On sera moins surpris de trouver Alain souvent plus proche de Nietzsche, qu’il a ignoré, que de Kant, Spinoza ou Hegel avec qui il s’entretient, si l’on voit en eux des enfants – parricides ou non – de Platon. En tant que philosophie de l’entendement ouvert – ayant digéré la sensibilité et ses formes transcendantales –, la «philosophie d’Alain» se poursuit en d’inlassables analyses de la perception, du jugement et de la liberté, reprises sans doute des leçons de Lagneau mais soustraites au souci moral qui les inspirait (l’ascèse réflexive). S’en dégage la doctrine de l’imaginaire qui gouverne une anthropologie de la finitude tout à fait neuve, qui, posant l’unité par l’antagonisme, a le style incisif du paradoxe logé dans le lieu commun, et qui renvoie le sens à l’image et l’image au culte. Alors se tisse l’étoffe humaine sur quoi se brodent les figures des dieux, cependant que l’art, par la prose philosophique, s’évade de la religion dont il est né et en quoi il se régénère.

L’anthropologie réflexive et poétique

Critique radicale de la positivité des sciences humaines bornées par le psychologisme commun, la métaphysique est chez Alain au fondement de l’anthropologie philosophique. Si la science est hypothétique, l’anthropologie philosophique, rejoignant dans l’homme l’existence inconditionnée, ne peut être que réflexive ; c’est dire qu’elle ne repose point sur l’objectivité de simples concepts mais sur la régression aux actes dont ils procèdent. Le principe des principes n’est plus un principe: il est acte. Aussi l’anthropologie doit-elle se définir comme poétique autant qu’elle vise l’homme comme une totalité indivisible et singulière, dont l’unité ne peut être déterminée a priori puisqu’elle ne se fait connaître qu’en se produisant. C’est en s’appropriant ses gestes que l’homme adhère à sa condition qui est de se mouvoir sans fin dans le fini, comme si la fin était ce dont on part et qu’on ne rejoindra plus qu’allusivement.

Penser tout l’homme en chaque geste, c’est bien l’extension – développement et éclatement – de la méthode réflexive, qui, à l’encontre d’une démarche génétique ou systématique, est analytique et descriptive. Il s’agit de ne pas lâcher la partie pour le tout, ce que l’on tient pour ce qu’on ne peut embrasser: quitter le particulier pour l’universel. Le tout n’est pas autour mais dedans, et le monde est en chaque chose singulière, dehors à l’infini du dedans. Penser le tout ne consiste donc pas à le parcourir mais à s’inscrire en lui, à saisir le tout dans la partie, et non pas à ranger la partie dans un tout. Tout bilan, toute synthèse seront donc toujours prématurés. Et, puisqu’on ne peut agir qu’en posant d’abord la fin, nous ne cesserons d’anticiper mais en sachant du moins que l’anticipation est le règne de l’imagination. L’humanité dans l’homme singulier est étagement de culture et recouvrement d’histoire, comme les strates géologiques sont la Terre sous sa surface.

La raison n’a pas à être réalisée mais exercée. L’anthropologie qu’Alain livre dans Les Idées et les âges et dans Les Dieux renouvelle ainsi le jeu platonicien des Lois ou du Politique : une éthique de la finalité sans fin maintient au-dessus de notre temps la pure idéalité du modèle et interdit de faire fusionner le cours des choses avec les fins que nous poursuivons. Ce qui interdit aussi d’assigner au développement humain un autre sujet que l’individu. La statique prime la dynamique; l’équilibre dans le changement se substitue au progrès. Si l’on comprend que l’homme, quoiqu’il ne soit jamais le même, ne change pas, alors on sera moins tenté de tirer des chèques en blanc sur l’avenir, et le temps ne sera pas plus la fuite de l’irréversible advenu que la ronde du perpétuel revenir, il rassemblera ce qui est, ce qui sera et ce qui fut dans l’indivisible présent de la création continuée. Le radicalisme d’Alain exclut ici les temporisations de Bergson et des bergsoniens; il retient la pensée spéculative qu’il accomplit et traverse, car il faut être capable de toutes les idées, selon la leçon du Sophiste de Platon, si l’on en veut former une seule. De même faut-il avoir une doctrine pour se garder de croire qu’une doctrine est la vraie, et savoir prendre parti pour connaître qu’il n’y a pas de parti qui soit le bon. Leçon unanimement repoussée, car il faut pour la recevoir séparer ce que tous aspirent à rassembler: agir et juger. Penser, c’est dire non aussi à la pensée, comme à l’entêtement d’avoir raison de faire ce que l’on fait puisqu’on le fait. Le dépassement, disons plutôt selon le langage d’Alain le redressement, n’est pas ce qui lève la contradiction et concilie mais ce qui rétablit l’antagonisme et ravive la tension. Dans le ciel des idées, il n’y a que des éclairs.

Journalisme et politique

L’élément dans lequel l’écrivain Alain opère sa pensée est la plénitude de la langue naturelle. En cela l’écriture ne vient pas orner la méditation: elle a une fonction philosophique, car elle signifie et actualise le nécessaire débordement de la pensée logique, et elle explicite le rejet du formalisme en quoi se retranche la rationalité scientifique sous l’aspect linguistique ou épistémologique. Érigeant la prose en art, et œuvrant au retour du mythe dans le discours, il entraîne la pensée spéculative dans sa propre révolution (ou circularité) et accomplit, mais implicitement cette fois, l’autodépassement de la métaphysique en transférant le sens de l’idée à l’image.

C’est la guerre qui détacha Alain du journalisme et le voua à son œuvre. Son écriture longtemps appropriée à ses contemporains s’adressa de plus en plus au lecteur de tous les temps, espèce plus restreinte. Son premier ouvrage se concentre en 1916 sur le drame essentiel de la guerre dans la situation même où le pacifiste artilleur, engagé volontaire à quarante-six ans, s’est trouvé jeté (De quelques-unes des causes réelles de la guerre entre nations civilisées , rédigé sur le front de la Wœvre, réécrit en 1919 sous le titre Mars ou la Guerre jugée ). Le deuxième vise la police des pensées sans laquelle nous sommes les jouets de nos représentations et de nos discours: Quatre-Vingt-Un Chapitres sur l’esprit et les passions (réédité sous le titre Éléments de philosophie ). Le troisième trouve dans l’art la discipline de l’imagination réglée qui exorcise le délire en lui donnant l’objet et qui tire de la structure du corps humain les règles selon lesquelles l’action articule l’émotion et, lui donnant objet, l’élève à la réflexion: c’est le Système des beaux-arts (1920). Le quatrième est le traité moderne de la nature humaine, c’est-à-dire des régulations sous lesquelles l’homme invente les natures de l’homme: Les Idées et les âges , écrit de 1920 à 1927. Le cinquième est le nouveau traité de la nature des choses, qui suspend le matérialisme, «armure du sage», à une quête de l’entendement poursuivie dans les Entretiens au bord de la mer (1931). Le sixième rejoint l’imaginaire religieux porteur de sens et stratifiant en l’homme les valeurs: Les Dieux (1934) font aboutir une longue méditation relayée par les Préliminaires à la mythologie et Mythes et fables . Enfin, dans l’Histoire de mes pensées (1937), Alain revient sur le cheminement d’Alain. Politique, pédagogie, bonheur, pacifisme; ces thèmes populaires de la pensée d’Alain n’appartiennent pas à l’œuvre mais à l’action, et à la doctrine de l’action que livrent les Propos , réunis en recueils thématiques.

C’est à la philosophie que s’adosse la réflexion politique qu’Alain a engagée dès 1900 et qu’il a soutenue au cœur de l’actualité de la IIIe République. Ici l’action a précédé la réflexion. De 1906 à 1914, le journalisme quotidien, juxtaposé à son enseignement, devint pour Alain un étonnant observatoire philosophique. Par le journalisme, le professeur de philosophie passe de l’analyse de la perception à celle du monde contemporain, de la boîte à craie de Lagneau dans le silence de la classe à l’affaire Dreyfus qui allie au désordre de la place publique la véhémence de perceptions passionnées et contradictoires. Alain s’engage vivement et expérimente en lui-même les passions d’un enfant du peuple, lecteur de Rousseau et de Proudhon. Il recule l’horizon de l’école, il sort de l’espace universitaire, dans lequel la Revue de métaphysique et de morale lui avait réservé une place, et il se fait observateur des affaires et des hommes de son époque. Émile Chartier, professeur, est désormais l’envers d’Alain. Non que le journalisme soit une révocation déguisée de la philosophie; il la restitue, au contraire, à son plein emploi. Par perception et jugement tourné vers l’événement, le fait divers doit être relevé à la métaphysique, ce qui signifie que la réflexion des principes doit se poursuivre sur le fait et dans les conflits des opinions réelles. On trouve là le premier exemple français de l’émancipation du clerc, dont Sartre reproduira le modèle quarante ans plus tard. Mais l’auteur des Propos d’Alain ne quitte pas sa fonction de professeur, il la transforme de l’intérieur avec un succès étendu à ses élèves et borné par l’institution. C’est ainsi que, du 16 février 1906 au 1er septembre 1914, 3 083 «Propos d’un Normand» paraissent en première page de La Dépêche de Rouen et de Normandie sous la signature Alain. Les 1 820 Libres Propos traitent de l’actualité mais n’appartiennent plus à la presse. Ils diffusent parmi des initiés; ils n’affrontent plus le grand public. Le propos est devenu un genre littéraire.

Alain se plaît à reconduire le bon sens à l’esprit. Ce travail échappe au savoir pour passer dans l’action. Il détournait Alain des avant-gardes de la recherche intellectuelle, pour le tenir à la fonction essentielle de l’éducation, celle qui l’attache socratiquement à un public de jeunes gens, filles et garçons ici confondus. Cette culture de l’homme en l’homme est le fondement de la République, en Platon comme en Spinoza. La démocratie, quant à elle, est une autre affaire, propre aux Temps modernes: elle est l’institution de l’égalité de droit contre l’inégalité de fait par la proclamation de la souveraineté du peuple. Mais cela même transforme la République. Si le peuple, qui n’exercera jamais aucun pouvoir, est dit souverain, c’est que le pouvoir a cessé de l’être. La force en s’organisant se règlemente et appelle le droit, mais elle ne peut se valider elle-même en érigeant ses règles en droit. «La bureaucratie dans la République, c’est la tyrannie dans l’État.» Le souverain impuissant et désarmé – le roi peuple – reste la source de toute légitimité. L’attention d’Alain ne cesse de porter sur cette délimitation des pouvoirs, qui en toute situation doit soustraite le contrôle à la mainmise du pouvoir. En toute situation sinon dans l’état de guerre, et c’est ce qui, aux yeux d’Alain, fait de la guerre l’argument et le triomphe des pouvoirs. C’est là un bonheur simple et humain. Il suffit de lire une page d’Alain pour savoir que sa vigilance incrédule est étrangère au prophétisme de l’esprit et que la moralisation n’est pas de son style.

Alain
(émile Chartier, dit) (1868 - 1951) universitaire et philosophe français, humaniste cartésien: Système des beaux-arts (1920); nombreux Propos, dont Propos sur le bonheur (1928).

⇒ALAIN, ALAN, subst. masc.
VÉN., vx. Chien courant de la race des dogues, utilisé pour la chasse au sanglier et au loup :
Rem. Ac. Compl. 1842 : ,,vx lang.``; BESCH. 1845 : ,,vx mot``. N'est plus enregistré ds les dict. gén. du XXe s., sauf Lar. Lang. fr. qui le qualifie de ,,vx``.
Emploi adj. (ou en appos.) :
Dans une cour à part, grondaient, en secouant leur chaîne et roulant leurs prunelles, huit dogues alains, bêtes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur des lions.
G. FLAUBERT, Trois contes, La Légende de saint Julien l'Hospitalier, 1877, p. 89.
Prononc. ET ORTH. — Seules transcriptions ds FÉR 1768 et LAND. 1834 : -. — Rem. Ac. Compl. 1842, s.v. alan renvoie à allan avec 2 l. BESCH. 1845 emploie concurremment comme vedette : alan ou allan, ou alain. Le mot figure ds Nouv. Lar. ill. sous la forme alan mais ne se trouve pas ds Lar. encyclop.
Étymol. ET HIST. — 1338 « sorte de chien de chasse » (R. VIDAL, La Chasse aux médisants, éd. Mercier, Annales du Midi, VI, p. 61 ds T.-L. : en laisse mainnent levriers, Alans d'Espaigne et chiens mestis).
Prob. empr. à l'esp. alano, attesté sous la forme alán dep. 1220-1250 (G. de Berceo d'apr. COR.; voir aussi lat. médiév. alanus 1247, Fori Aragonenses ds DU CANGE), d'orig. obsc. D'Espagne, le mot est également passé en prov. (voir attest. du XIVe s., Blandin de Cornouailles ds LÉVY (E.) Prov. t. 1 1894, s.v. alan). Un rapport avec le nom du peuple barbare des Alains n'est pas prouvé. L'étymol. proposée par SAIN. Sources t. 1 1925, pp. 61-62, chien allant « chien qui aime à marcher » doit être rejetée, comme ne tenant pas compte de l'ancienneté du mot espagnol.
STAT. — Fréq. abs. litt. :4.
BBG. — BAUDR. Chasses 1834. — BOISS.8. — Canada 1930. — FÉR. 1768. — PRÉV. 1755.

alain [alɛ̃] n. m.
ÉTYM. 1338; probablt esp. alano, alán, d'orig. obscure; Sainéan proposait chien allant.
Vx ou vénerie. Chien courant, dogue utilisé pour la chasse au loup et au sanglier.
Apposition :
0 Huit dogues alains, bêtes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur des loups.
Flaubert, Trois contes, « La légende de saint Julien l'Hospitalier ».

Encyclopédie Universelle. 2012.

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